Rabbin Lord Jonathan Sacks

Rabbin Lord Jonathan Sacks: Comment, ensemble, nous pouvons envisager l'avenir sans peur

C'est un moment fatidique de l'Histoire. Nous avons vu des élections conflictuelles, des sociétés divisées et la montée de l'extrémisme, tout cela alimenté par l'anxiété et l'incertitude. « Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire, chacun d'entre nous, pour pouvoir envisager l'avenir sans peur ? » demande le rabbin Lord Jonathan Sacks. Dans cette intervention électrisante, le dirigeant spirituel nous offre trois façons spécifiques pour passer d'une politique du « moi » à une politique du « nous tous, ensemble ».

Voir

Traduit par Morgane Quilfen
Revu par eric vautier

« Ce sont des temps », a dit Thomas Paine, « qui mettent à l'épreuve l'âme des hommes. » Ils mettent la nôtre à l'épreuve.

C'est un moment fatidique dans l'histoire occidentale. Nous avons vu des élections conflictuelles et des sociétés divisées. Nous avons vu une montée de l'extrémisme en politique et en religion, tout cela alimenté par l'anxiété, l'incertitude et la peur d'un monde qui change presque plus vite que nous ne pouvons le supporter et la certitude qu'il va changer encore plus vite. J'ai un ami à Washington. Je lui ai demandé : « C'était comment en Amérique durant les récentes élections présidentielles ? » Il m'a dit : « Eh bien, c'était comme l'homme assis sur le pont du Titanic avec un verre de whisky à la main et disant : "Je sais que j'ai demandé de la glace --

(Rires)

mais là, c'est ridicule." »

Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire, chacun d'entre nous, pour pouvoir faire face au futur sans peur ? Je crois que oui. Une façon de le faire est de voir que peut-être que le chemin le plus direct pour pénétrer une culture ou un ère est de demander : « Qu'est-ce que les gens vénèrent ? » Les gens ont vénéré tant de choses : le soleil, les étoiles, la tempête. Certains vénèrent plusieurs dieux, d'autres un seul, d'autres aucun. Aux XIXe et XXe siècles, les gens vénéraient la nation, la race aryenne, l’État communiste. Que vénérons-nous ? Je pense que les futurs anthropologues considéreront les livres que nous lisons sur le développement personnel, l'épanouissement personnel, l'estime de soi. Ils considéreront la façon dont nous parlons de moralité comme étant fidèle à soi-même, la façon dont nous parlons de politique comme étant une question de droits individuels et ils considéreront ce formidable nouveau rite religieux que nous avons créé. Vous voyez ? On l'appelle le « selfie ». Je pense qu'ils concluront que ce que nous vénérons à notre époque, c'est le soi, le moi, le je.

C'est génial. C'est libérateur. C'est stimulant. C'est merveilleux. Mais n'oubliez pas que, biologiquement, nous sommes des animaux sociaux. Nous avons passé la majorité de notre histoire évolutionnaire en petits groupes. Nous avons besoin de ces interactions face-à-face où nous apprenons la chorégraphie de l'altruisme et où nous créons ces biens spirituels comme l'amitié, la confiance, la loyauté, l'amour, qui rachètent notre solitude. Quand nous avons trop de « je » et pas assez de « nous », nous pouvons nous retrouver vulnérables, apeurés et seuls. Ce n'est pas un accident si Sherry Turkle du MIT a appelé le livre qu'elle a écrit sur l'impact des réseaux sociaux « Seuls ensemble ».

Je pense que la façon la plus simple de protéger votre « futur moi » est de renforcer le « futur nous » selon trois dimensions : le nous de la relation, le nous de l'identité et le nous de la responsabilité.

Laissez-moi prendre d'abord le nous de la relation. Pardonnez-moi si je rentre dans des détails personnels. Il était une fois, il y a très longtemps, j'étais un étudiant de 20 ans qui étudiait la philosophie. J'appréciais Nietzsche, Schopenhauer, Sartre et Camus. J'étais plein d'incertitude ontologique et d'angoisse existentialiste. C'était extraordinaire !

(Rires)

J'étais égocentrique et profondément désagréable, jusqu'à ce qu'un jour je vois, à l'autre bout de la cour, une fille qui était tout ce que je n'étais pas. Du soleil rayonnait en elle. La joie émanait d'elle. J'ai découvert que son nom était Elaine. On s'est rencontrés, on s'est parlé, on s'est mariés. Et 47 ans, trois enfants et huit petits-enfants plus tard, je peux dire avec certitude que c'était la meilleure décision que j'ai prise de ma vie car ce sont les gens qui ne sont pas comme nous qui nous font grandir. C'est pourquoi je pense que nous devons faire cela.

Le problème des filtres Google, des amis Facebook et de lire des actualités ciblées plutôt que des actualités générales, c'est que nous sommes entourés presque entièrement de gens comme nous dont les points de vue, les opinions, les préjugés même sont similaires aux nôtres. Et Cass Sunstein de Harvard a montré que si nous nous entourons de gens ayant les mêmes points de vue que nous, nous devenons plus extrêmes. Je pense que nous devons renouveler ces rencontres face-à-face avec des gens qui ne nous ressemblent pas. Je pense que nous devons le faire afin de réaliser que nous pouvons être en désaccord complet et pourtant être amis. Ce sont durant ces rencontres face-à-face que nous découvrons que les gens qui ne nous ressemblent pas ne sont que des gens, comme nous. En fait, à chaque fois que nous tendons la main de l'amitié à quelqu'un qui ne nous ressemble pas, dont la classe, la croyance ou la couleur est différente de la nôtre, nous guérissons une des fractures de notre monde blessé. C'est le nous de la relation.

En deuxième vient le nous de l'identité. Laissez-moi vous proposer une expérience de pensée. Avez-vous déjà vu les monuments commémoratifs à Washington ? C'est absolument fascinant. Il y a le Lincoln Memorial : d'un côté le discours de Gettysburg, de l'autre son second discours inaugural. Vous allez au Jefferson Memorial, des chapes de texte. Le Martin Luther King Memorial, plus d'une douzaine de citations de ses discours. J'ignorais qu'en Amérique, on lisait les monuments commémoratifs. Allez voir l'équivalent à Londres, à Parliament Square, et vous verrez que le monument dédié à David Lloyd George n'a que trois mots : David Lloyd George.

(Rires)

Nelson Mandela en a deux. Churchill n'en a qu'un : Churchill.

(Rires)

Pourquoi la différence ? Je vais vous dire pourquoi. Car l'Amérique, dès ses débuts, fut une nation de vague après vague d'immigrants, elle a donc dû créer une identité, ce qu'elle a fait en racontant une histoire apprise à l'école, lue sur les monuments et entendue en boucle dans les discours inauguraux présidentiels. Jusqu'à peu, la Grande-Bretagne n'était pas une nation d'immigrants et pouvait considérer son identité pour acquise. Le problème est que maintenant deux choses qui n'auraient pas dû se produire en même temps sont arrivées. La première est qu'en Occident, nous avons arrêté de raconter l'histoire de qui nous sommes et pourquoi, même en Amérique. En même temps, l'immigration est plus élevée que jamais auparavant. Quand je vous raconte une histoire et que votre identité est forte, vous pouvez accueillir l'étranger, mais quand vous arrêtez de raconter l'histoire, votre identité faiblit et vous vous sentez menacé par l'étranger. Et c'est mauvais.

Les Juifs ont été éparpillés, dispersés et exilés durant 2 000 ans, mais nous n'avons jamais perdu notre identité. Pourquoi ? Car au moins une fois par an, durant le festival de Pessa'h, nous avons raconté notre histoire, l'avons apprise aux enfants, avons mangé le pain sans levain de l'affliction et goûté aux herbes amères de l'esclavage. Nous n'avons jamais perdu notre identité. Je pense que collectivement, il nous faut recommencer à raconter notre histoire, qui nous sommes, d'où nous venons, selon quels idéaux nous vivons. Si cela arrive, nous deviendrons assez forts pour accueillir l'étranger et dire : « Viens partager notre vie, viens partager nos histoires, viens partager nos aspirations et rêves. » C'est le nous de l'identité.

Pour finir, le nous de la responsabilité. Savez-vous quelque chose ? Ma phrase préférée en politique, un phrase très américaine, est : « Nous, le peuple ». Pourquoi ? Car elle indique que nous partageons tous une responsabilité collective pour notre avenir collectif. C'est ainsi que les choses sont et devraient être.

Avez-vous remarqué que la pensée magique a conquis notre politique ? Nous disons qu'il suffit d'élire un dirigeant fort et qu'il ou elle résoudra tous nos problèmes pour nous. Croyez-moi, c'est de la pensée magique. Puis on a les extrêmes : l'extrême droite, l'extrême gauche, l'extrême religieux et l'extrême anti-religieux, l'extrême-droite rêvant d'un âge d'or qui n'a jamais existé, l'extrême-gauche rêvant d'une utopie qui n'existera jamais, les religieux et anti-religieux tous convaincus qu'il ne faut que Dieu ou l'absence de Dieu pour nous sauver de nous-mêmes. C'est aussi de la pensée magique car les seules personnes qui nous sauverons de nous-mêmes, c'est nous, le peuple, tous ensemble. En faisant cela, en passant d'une politique du moi à une politique du nous tous ensemble, nous redécouvrons ces vérités belles et contre-intuitives : une nation est forte quand elle prend soin des faibles, elle devient riche quand elle prend soin des pauvres, elle devient invulnérable quand elle prend soin des vulnérables. C'est cela qui fait de grandes nations.

(Applaudissements)

Voilà ma suggestion simple. Elle pourrait changer votre vie et elle pourrait aider à commencer à changer le monde. Recherchez et remplacez dans le texte de votre esprit, dès que vous trouvez le mot « soi », remplacez-le par « l'autre ». Remplacez « développement personnel » par « développement de l'autre », « estime de soi » par « estime de l'autre ». Si vous faites cela, vous sentirez le pouvoir de ce qui, pour moi, est l'une des phrases les plus émouvantes dans toute la littérature religieuse : « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. » Nous pouvons faire face à n'importe quel futur sans peur tant que nous savons que nous n'y ferons pas face seuls.

Pour le bien de « votre futur moi », renforçons tous ensemble « notre futur nous ».

Merci.

(Applaudissements)